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Martin Jungfer
En coulisse

Olympia : la machine à écrire au nom sportif

Martin Jungfer
6/2/2026
Traduction : Martin Grande

De Cortina d’Ampezzo à Berlin en passant par Erfurt, d’Adolf Hitler à Heinz Prygoda, voici comment un fabricant allemand de machines à écrire a fait d’Olympia une marque mondiale.

Les Jeux olympiques, ce sont des émotions, des triomphes, des records. Cortina d’Ampezzo et Milan accueillent les Jeux d’hiver cette année, chapeautés par le Comité international olympique (CIO), qui connaît la valeur historique de la marque Olympia et la protège avec la plus grande rigueur.

L’utilisation des anneaux olympiques, des termes « Olympia », « Olympiade », « olympique » ainsi que des marques verbales et figuratives telles que « Paris 2024 » ou « Milano Cortina 2026 » est exclusivement réservée aux partenaires et sponsors officiels.

La  « Règle 40 »  réglemente notamment ce que les athlètes ont le droit de faire, et quand et comment leurs sponsors personnels peuvent se manifester dans les moindres détails. Les documents à ce sujet font des dizaines de pages.

Comment Adolf Hitler a exploité les Jeux olympiques

Ce qui est impossible aujourd’hui est exactement ce que le régime nazi a fait sans scrupules il y a 90 ans. Les Jeux olympiques de 1936 se sont tenus à Berlin, dans le Reich allemand, gouverné depuis 1933 par le NSDAP avec le chancelier Adolf Hitler. Les nationaux-socialistes connaissaient la force de l’idéal olympique et ont exploité sans vergogne le plus grand événement sportif du monde pour alimenter leur machine de propagande.

Vue aérienne historique du stade olympique de Berlin en 1936.
Vue aérienne historique du stade olympique de Berlin en 1936.
Source : Wikimedia Commons

L’objectif était de promouvoir la forme physique et l’élevage de « corps sains » au service d’un « corps national » en bonne santé, avec en ligne de mire le déploiement des soldats allemands pendant la guerre. Le peuple allemand devait gagner une nouvelle confiance en lui grâce à des Jeux menés avec succès. Le monde devait découvrir une Allemagne ordonnée, propre, pacifique et ouverte sur le monde. Tout ce qui était antisémite devait disparaitre de l’espace public pendant les Jeux, ainsi en avait décidé le régime. Le CIO avait certes exhorté les Allemands à ne pas détourner leur rôle d’hôte à des fins d’autopromotion, mais en vain. Le régime a tout mis en œuvre pour se mettre en scène à travers une œuvre d’art totale de la propagande.

Le nom « Olympia Büromaschinen »

C’est là que les machines à écrire entrent en scène. Il ne reste très probablement plus personne en vie qui, en 1931, a décidé qu’une machine à écrire porterait le nom de modèle Olympia Modell 7. J’aurais adoré être une petite souris pour épier la réunion qui décida de cette dénomination. Le modèle précédent s’appelait simplement AEG Modell 6, fabriqué dans les usines de l’Europa Schreibmaschinen AG à Erfurt.

La dénomination « Olympia » a été intégrée au nom de l’entreprise en 1936, qui fut rebaptisée « Olympia Büromaschinenwerke AG, Erfurt ». En 1936, l’Allemagne n’accueillait pas seulement les Jeux olympiques d’été à Berlin, mais aussi les Jeux d’hiver à Garmisch-Partenkirchen. L’Allemagne entière vivait au rythme de la fièvre olympique. Le terme « Olympia » n’étant pas protégé, l’idée de surfer sur cette popularité semblait évidente d’un point de vue marketing. Le constructeur automobile Opel a eu la même idée et a lancé en 1935, soit un an avant les Jeux, le modèle Olympia (en allemand) sur le marché.

Pourquoi Erfurt avait un problème après la Première Guerre mondiale

Erfurt, capitale du Land de Thuringe et ses 220 000 habitants, était au début du XXe siècle une sorte de Silicon Valley avant l’heure. C’est au téléphone avec Steffen Raßloff (en allemand) que je découvre l’histoire industrielle de la ville. L’historien m’explique qu’Erfurt a produit, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, une grande partie des pistolets et des fusils destinés aux soldats de l’Empire allemand (en allemand). Erfurt abritait depuis 1862 la Königlich Preußische Gewehrfabrik (en allemand). Steffen Raßloff indique que deux tiers des soldats de la Première Guerre mondiale étaient équipés d’armes fabriquées à Erfurt. Ils recevaient des revolvers, des fusils à aiguille et des carabines.

Après la défaite de l’Allemagne en 1918, c’en était fini. Le traité de Versailles de 1919 stipulait que l’Allemagne n’avait plus le droit de fabriquer des armes, à de très rares exceptions près. À Erfurt, on tenta de contourner l’interdiction en continuant de produire des pistolets, mais en 1923, la Commission de contrôle interalliée a mis fin à cette dérive.

Selon Steffen Raßloff, 20 000 personnes se retrouvaient sans emploi. Il s’agissait de professionnels hautement qualifiés, des mécaniciens de précision qui maîtrisaient le travail de haute précision que représentait la fabrication d’armes.

Une nouvelle vocation

Les machines de bureau furent office de salvation pour cet immense réservoir de main-d’œuvre qualifiée. L’AEG de Berlin a saisi l’opportunité et a pris une participation dans la nouvelle Deutsche-Werke-Schreibmaschinengesellschaft mbH, renommée Europa Schreibmaschinen AG Berlin – Erfurt à partir de 1930.

Elle arrivait au bon moment avec les bons produits. Depuis Erfurt, un marché en plein essor était approvisionné. La production du modèle Mignon a débuté en 1924. Le modèle d’origine existait certes depuis 1904, alors encore fabriqué par AEG à Berlin, mais c’est à Erfurt que la machine a été perfectionnée. À l’aune des standards actuels, tout allait très lentement. Jusqu’en 1933, on ne comptait que quatre nouveaux modèles en l’espace de 29 ans. Le dernier modèle, la Mignon 4, est resté en vente de 1924 à 1933. Imaginez un fabricant de smartphones qui ne mettrait pas à jour un modèle aussi longtemps.

La technologie étant moins rapide qu’aujourd’hui, le succès n’en a pas été moins immense. Entre 1936 et 1938, les usines d’Erfurt ont produit plus de machines à écrire que tous les autres fabricants européens réunis, comme le révèlent les recherches de Steffen Raßloff.

Cette image montre une Mignon 4 de 1924. Je n’ai aucune idée de comment ça marche.
Cette image montre une Mignon 4 de 1924. Je n’ai aucune idée de comment ça marche.
Source : Wikimedia Commons

La remplaçante de la Mignon s’appelait AEG Modell 6. Lancé en 1925, le modèle n’a pris le nom d’Olympia qu’à partir de 1930. Il s’agissait d’une machine à écrire à clavier comparable à ceux d’aujourd’hui. La Mignon était en revanche une machine à écrire à index, sur laquelle on pointait les lettres avec un curseur sur un cadran.

L’Olympia 8 de 1951 pesait pas moins de douze kilogrammes.
L’Olympia 8 de 1951 pesait pas moins de douze kilogrammes.
Source : Musée Chemnitz
La Filia faisait partie des machines à écrire portables, tout de même imposante.
La Filia faisait partie des machines à écrire portables, tout de même imposante.
Source : Wikimedia Commons

D’autres modèles issus des ateliers d’Erfurt appelés Filia, Elite et Progreß étaient des machines à écrire portables, suffisamment compactes pour être transportées. Petite parenthèse suisse : le modèle de machine à écrire portable le plus célèbre était la Hermes Baby, fabriquée par l’entreprise suisse de mécanique de précision Paillard. Pour des écrivains célèbres comme Ernest Hemingway ou Max Frisch, cette machine était l’équivalent de ce qu’est l’ordinateur portable pour nous aujourd’hui.

Dans la maison d’Ernest Hemingway en Floride, aujourd’hui un musée, on trouve aussi une Hermes Baby sur la table.
Dans la maison d’Ernest Hemingway en Floride, aujourd’hui un musée, on trouve aussi une Hermes Baby sur la table.
Source : Shutterstock

Pourquoi Erfurt a fabriqué l’Enigma

Les nationaux-socialistes considéraient de moins en moins les usines d’Erfurt comme de simples producteurs de machines à écrire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Olympia s’est remise à produire des armes, notamment la fameuse Enigma. Sa construction nécessitait des compétences bien précises, dont la main-d’œuvre d’Erfurt disposait.

Le fait que la machine de chiffrement fût fabriquée à Erfurt devait rester secret pendant la guerre, et les ouvriers signaient des contrats en ce sens. Pour la marine de guerre allemande, l’Enigma était essentielle pour communiquer par messages radio chiffrés avec sa flotte de sous-marins. Les Britanniques voulaient percer le code le plus vite possible. Ils y sont parvenus entre 1940 et 1942, en plusieurs étapes.

Récemment, une Enigma a été vendue aux enchères à Londres (en anglais). Pour Steffen Raßloff, cette vente aux enchères est une expérience douloureuse, comme il me le confie. Il aurait aimé l’acquérir pour le musée municipal d’Erfurt, mais la machine est partie pour un prix bien supérieur à ce que la ville aurait pu se permettre.

La machine de chiffrement Enigma, considérée par les Britanniques comme l’un des plus grands secrets des nazis.
La machine de chiffrement Enigma, considérée par les Britanniques comme l’un des plus grands secrets des nazis.
Source : Bonhams

L’Enigma a inspiré de nombreuses histoires depuis la Seconde Guerre mondiale, des auteurs et autrices en ont tiré des livres et des films, comme Alan Turing : The Enigma, porté à l’écran en 2014 avec Benedict Cumberbatch dans le rôle principal.

La scission de l’après-guerre

En 1945, la Seconde Guerre mondiale prenait fin, l’Allemagne avait capitulé. Erfurt avait été épargnée par les destructions massives causées par les bombardements, mais les usines Olympia ont brûlé après des tirs d’artillerie lors de l’entrée des troupes américaines.

Les ouvriers se sont attelés à réparer les dégâts et ont rapidement repris la production de machines à écrire, désormais sous le statut de société par actions soviétique. En 1948, l’usine Olympia avait déjà produit environ 64 000 machines à écrire, soit 60 % de la production d’avant-guerre. Quelque 4 500 personnes travaillaient sur les chaînes de montage.

À partir de 1950, les Erfurtois étaient devenus membres du personnel VEB Optima Büromaschinenwerk Erfurt, car après 1945, certains anciens employés d’Olympia avaient quitté la zone d’occupation soviétique pour l’Ouest, emportant avec eux d’importants plans de construction. Ils ont établi une nouvelle usine Olympia à Wilhelmshaven. Un litige juridique s’en est suivi pour déterminer qui avait le droit de conserver le nom. C’est Wilhelmshaven qui l’a emporté devant la Cour internationale de justice de La Haye. Une nouvelle ère commençait, comme le souligne Steffen Raßloff.

Dès lors, Optima et Olympia sont devenues de féroces concurrentes sur le marché mondial.

À l’apogée de cette période, entre 1950 et 1970 environ, 20 000 personnes travaillaient chez Olympia à Wilhelmshaven dans la production de machines à écrire, tandis qu’Optima à Erfurt en employait plus de 6000. Olympia était à l’époque le leader du marché européen. L’annuaire d’Optima pour 1963 mentionne que l’entreprise avait atteint la cinquième place sur le marché mondial. Au musée municipal d’Erfurt, de nombreux modèles témoignent de ces succès planétaires, dont certains avec des dispositions de clavier chinoises, indiennes et japonaises.

La numérisation et le début d’une nouvelle ère

L’année 1979 a marqué un apogée et un tournant à la fois. Optima a présenté l’une des premières machines à écrire électroniques au monde, la Robotron S 6001. À partir des années 1980, la numérisation s’est amorcée et les ordinateurs personnels ont fait leur apparition. Ils ont sonné le glas de la machine à écrire, séparant des fonctions qui étaient auparavant réunies dans un seul appareil.

La direction d’Olympia était dépassée par la transition numérique et n’avait aucune solution à proposer. Dès 1992, c’était la fin : la dernière machine à écrire de type ES 200 sortait de la chaîne de production.

La dernière de son espèce : l’ES 200 était le modèle ultime d’Olympia à Wilhelmshaven.
La dernière de son espèce : l’ES 200 était le modèle ultime d’Olympia à Wilhelmshaven.
Source : Wikimedia Commons

Du côté d’Optima à l’Est, les lumières se sont éteintes peu après la réunification allemande. Le VEB Optima avait été privatisé et transformé en Robotron Optima GmbH. En 1992, des cadres ont racheté l’entreprise et fondé Optima Bürotechnik GmbH, qui a fait faillite en 1999.

En quête des survivantes

Jusqu’en 2003, la machine à écrire jouait encore un petit rôle économique : elle figurait parmi les produits dont les prix étaient observés pour calculer l’indice des prix à la consommation. Or, elle était déjà quasiment obsolète à cette époque. Les ordinateurs et les imprimantes avaient pris le relais.

Si l’on achetait encore un million de machines à écrire par an dans les années 1980, on en écoulerait aujourd’hui tout au plus 10 000. Chez Galaxus, vous trouverez encore une machine à écrire de la marque Olympia. Je préfère ne rien dire pour ce qu’il est des chiffres de vente.

Les acheteurs potentiels pourraient être certaines administrations qui refusent obstinément ou délibérément la numérisation. J’imagine des formulaires spéciaux qui ne peuvent être remplis qu’avec le papier carbone d’une machine à écrire. Les services de sécurité sont peut-être aussi acheteurs de machines à écrire, parce qu’ils gèrent des dossiers classifiés.

Aujourd’hui, le nom autrefois prestigieux d’Olympia est accompagné de l’entrepreneur Heinz Prygoda, qui s’est assuré les droits sur le nom il y a quelques années, alors que ceux-ci traînaient chez une société à Hong Kong. Les produits Olympia proviennent de l’entreprise Go Europe GmbH de Heinz Prygoda. Seul le nom est encore européen. Sans grande surprise, la fabrication se fait essentiellement en Chine. Outre les machines à écrire, qui ne représentent plus que 5 % du chiffre d’affaires, Olympia propose par exemple des téléphones à grandes touches, des déchiqueteuses et des plastifieuses.

Olympia A 330 (80 - 125 µm, A4, A3, A5, A6)
Plastifieuse
EUR35,53

Olympia A 330

80 - 125 µm, A4, A3, A5, A6

Olympia A 330 (80 - 125 µm, A4, A3, A5, A6)
EUR35,53

Olympia A 330

80 - 125 µm, A4, A3, A5, A6

Le paradoxe est saisissant : alors que le CIO protège aujourd’hui jalousement la marque Olympia et qu’un marché de plusieurs milliards s’est développé autour d’elle, les appareils de bureau portant ce nom ne sont plus que des produits de grande série fabriqués en Chine.

Photo d’en-tête : Martin Jungfer

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Je suis journaliste depuis 1997. Stationné en Franconie, au bord du lac de Constance, à Obwald, Nidwald et Zurich. Père de famille depuis 2014. Expert en organisation rédactionnelle et motivation. Les thèmes abordés ? La durabilité, les outils de télétravail, les belles choses pour la maison, les jouets créatifs et les articles de sport. 


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